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Arrêter de s’ennuyer en amour

Un frisson longe la relation amoureuse : c’est la découverte de l’autre. Son corps, ses manies, ses joies… Jour après jour, on ouvre des petites fenêtres sur la relation, comme un calendrier de l’avant ou l’intimité révèlerait à chaque fois une saveur différente. On y entre et on parcourt le pays encore inexploré de notre histoire, dont on découvre la carte autant qu’on la dessine. C’est le seul calendrier dont on ne voit que les jours passés, on ne sait jamais vraiment où on en est ni combien de chocolats il reste. On en oublierait presque qu’un calendrier de l’avent est avant tout un compte à rebours : ici, quand l’heure sonne, il n’y a ni fête ni joie, ça sent le sapin mais il n’y a pas de cadeau en dessous. Juste deux âmes mortes qui contemplent la cabine d’un manège qui a cessé de tourner depuis longtemps. Le couple est mort et son assassin rode : la routine ! Elle s’apprête à frapper d’autres amants, laissant dans son sillage deux cœurs qui ne battent plus. Le monstre qui « dans un bâillement avalerait le monde¹ », l’ennui, ronge alors les restes de ce que nous avons été.

La routine nous hante comme un ennemi mortel. En matière d’amour, il semble n’y avoir qu’une seule règle : la tuer avant qu’elle ne nous tue ! Mais le poison est tenace et l’échafaud fragile. Un moment de relâchement et la voilà qui revient : nous ne sommes pas sortis de la semaine et ça fait des mois qu’on enchaîne les soirées Netflix. Pourtant, avant de lui passer la corde au cou par un voyage surprise, ou de le trancher sous la guillotine d’une soirée improvisée, nous pourrions écouter les arguments de l’accusée, il se pourrait qu’elle en ait quelques-uns.

Le procureur, pour l’occasion Wonder Woman, affirme sans trembler : « accepter la routine, c'est accepter de mourir à petit feu ». Nous aimerions être Wonder Woman et ne jamais connaître ni l’ennui ni la répétition. Pourtant, pour nous mortels, la routine est quelque chose de difficile à éviter : nous travaillons au même endroit, prenons les mêmes trajets, mangeons plus ou moins les mêmes plats.

De même, nos efforts pour y échapper sont souvent contrariés : la routine ne choisit pas ses victimes et, de la même manière qu’elle sévit chez les couples, il y a aussi une routine de célibataire. On peut aussi enchaîner les relations « toxiques », dont le caractère sensuel et mouvementé semble nous mettre à l’abri : mais leur déroulement peut aussi devenir routinier.

Si nous avons une telle aversion pour la routine, c’est parce que les moments qui la composent sont souvent les wagons d’un train qui tourne en rond. Le problème vient donc plutôt des moments eux-mêmes que de leur caractère répétitif.

Il s’agit dès lors moins d’éviter la routine que de choisir celle qu’on veut vivre. Partir en voyage, apprendre un instrument de musique ou travailler dans un domaine qui nous passionne peut constituer une routine dont on apprécie la répétition. Par leur richesse, ces moments se ressemblent sans être les mêmes : « aucun homme ne marche jamais deux fois dans la même rivière, car ce n'est pas la même rivière et ce n'est pas le même homme. » affirmait Héraclite. Surtout quand l’eau est agréable, ajouterait-on ici.

Généreuse et épanouissante, la bonne routine est avant tout celle qui nous ressemble : elle reflète les instants de notre vie autant que les personnes avec qui on désire les passer. On comprend alors que l’accusée de ce procès injuste était innocente : elle n’était coupable que de ce qu'on lui avait fait faire.

¹ Charles Baudelaire, « Au lecteur », Les Fleurs du Mal

Par Jean Dizian | @lunesnoires

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